L’affiche annonçait “Apéritif avec Shakespeare” et pour ceux qui voulurent bien lire la description (assez prolixe) de l’événement, la perspective d’aller boire un coup en compagnie de Roméo et Juliette aiguisa encore plus l’appétit d’y assister.
Bravant la canicule, nous nous rendimes, dames élégantes, enfants joliment habillés et messieurs tirés à quatre épingles, au Théâtre Verdi de Padoue, un bâtiment imposant ou jadis les officiers autrichiens, dames et messieurs de la haute société padouane se rendirent bien souvent en quête de plaisirs musicaux.

Et là ce fut la surprise: le théâtre s’avéra être la maison Capulet ou ce soir-là il y avait bal et nous pouvions y “assister” moyennant la disponibilité d’intégrer le spectacle, de nous mêler aux acteurs, nous laisser initier sur place aux danses de la Renaissance, aux combats de rue dans Vérone, aux cérémonies, publiques ou secrètes, qui firent de la scène publique italienne du Cinquecento le théâtre de toutes les passions. Juliette et Roméo sortirent de la foule à point nommé dans les divers balcons en arrière-scène, plateformes d’éclairage, les petite et grande scènes du théâtre afin que l’histoire se poursuive et que les vers du maitre de la Renaissance puissent animer la foule; l’essentiel fut cependant que cette foule, pour la plupart composée de gens peu familiers à Shakespeare sinon au mythe des amants véronais, fut complètement plongée dans leur drame.

Pour obtenir cet effet rien que des techniques d’animateur de rue: un excellent acteur qui joue le narrateur, libre d’improviser des petits moments extra-texte, tel que celui des vieux couples parmi les spectateurs qu’il s’amusa à faire illustrer, devant les invités au bal, leur tout premier baiser, ou celui du combat meurtrier entre les deux clans dont les protagonistes furent choisis parmi les membres du public, voire instruits sur place en l’art de manier l’épée.

Une seule absence: la musique ou plutôt le(s) musicien(s) indispensable(s) aux fêtes de l’époque, que les rares interventions enregistrées et chantonnements a capella ne surent remplacer.
Du tout au tout un spectacle sans prétentions, divertissant, festif à souhait livré par une petite troupe itinérante, créé par Paolo Valerio, le directeur du Théâtre Nuovo de Vérone pour les fans du mythe.

Et le spritz? Ah oui, il y en eut à la sortie. Salute!

 

La troupe s’appelle La Piccola Familia (sic), s’est formée en « région », a déjà pris d’assaut Avignon (2012) et, victorieuse, entre ces jours-ci dans Paris, ville des arts. Français pour la plupart-un nom anglais figure sur la distribution, peut-être, y en a-t-il d’autres qui annoncent l’élément étranger – les comédiens jouent l’Henry VI de Shakespeare en langue  « moliéresque » et, dans l’esprit de Molière, marient pureté de langage et rugosité de l’impromptu pour raviver quoi ? Le spectacle populaire, bien sur, cette forme de theatre qu’on relègue a présent aux confins de la sous-culture et qui du temps de Shakespeare, et de Molière s’appelait Le Theatre. Tout court. En toute simplicité. « Tout public » comme on le définit de nos jours avec superbe mais le terme s’anoblit a nouveau par l’expérience : 18 heures de représentation, 9 heures par jour, 2 après-midis de la vie de ce tout public passes a suivre, le souffle coupe, la saga d’une famille royale du 15eme siècle ! Tout ceci pour le prix de 20€ a la galerie, 30€ en plateau, buffet thai aux entractes-on peut apporter son souper, bien entendu-et les comédiens jouent pour aussi peu, jouent avec verve et amour, se donnent au public.

Le secret ? Beaucoup de subventions, certes, tout un dispositif technique a monter, démonter, charrier, ajuster par une armée de machinistes-la liste des organisations gouvernementales et civiles ayant participe a la production est impressionnante-mais il y a plus. Une idée, une vision artistique parfaitement réalisable avec les moyens du bord, une immersion dans le passe qui nous rajeunit.

En-dessous, vigoureux, joyeux, imbattable, le courant italien, la commedia dell’arte, l’art de l’acteur porte a l’apogée par deux grands poètes et une petite famille de comédiens, jeunes, énergiques, talentueux,qui chantent, jouent, improvisent des heures durant pour raviver une histoire. L’Histoire meme, si l’on y pense, celle du theatre en premier lieu, puis celle du lieu, de ce Paris du Moyen Age tenaille entre deux allégeances, pas encore la ville lumière qu’on révère maintenant, une cite en train de se définir comme telle dont les traits nous ressemblent.

Un jour avant la représentation je passai quelques instants au bord de la fontaine des Médicis dans le Jardin du Luxembourg. Il pleuvait, une méchante bruine qui me fit penser a la reine Marie exilée dans Paris a l’époque des guerres de religion. Passionnément détestée par ses sujets elle fit bâtir cette fontaine en souvenir de son Italie ensoleillée, patrie des arts, lieu de beauté ou personne n’est seul, ou la famille artistique tient lieu de famille. Un beau cadeau, une relique non pas de la haine mais de l’amour de l’art qu’elle raviva, peut-être, dans l’esprit des parisiens. Cette pensée me rasséréna.

 

Au cours des dernières cinq années j’ai développé, en compagnie des acteurs de l’Utopie et de mes étudiants de l’Université Concordia, une recherche portant sur le langage gestuel dans la pratique théâtrale contemporaine.(post-Grotowski). Une première voie fut d’explorer le lien entre le tango argentin, une danse “d’action” et une tradition vivante, et le répertoire shakespearien, en son aspect de théâtre populaire.

La deuxième, celle de lier ensemble la rhétorique de la valse viennoise avec celle du théâtre romantique. Dans les deux cas, ce qu’on cherchait c’était de créer à partir des danses de tradition occidentales, un langage corporel, significatif et cohérent, capable de communiquer les passions humaines sans en imiter les manifestations quotidiennes. Pour l’instant, on a joué avec la gestuelle du couple, amoureux et/ou combattant mais il y a de nombreuses possibilités d’appliquer la méthode au comportement individuel hors des états de “crise” ou autrement définis comme exceptionnels.
Un retour aux traditions, pourquoi pas? Il n’y a pas qu’une seule voie de renouveler l’art théâtral. Et puis chacun son style, le mien s’est forgé dans la confrontation entre mon passé européen et mon présent américain.

camera © Costa Tovarnisky – choregraphe: Noel Strazza

 

Les échos de la tragédie de Charlie Hebdo une fois éteints j’ose imaginer la même attaque à la liberté de parole qui se passerait dans une métropole nord-américaine mi-francophone, de préférence, pour ne pas trop nous dépayser.

La tuerie, c’est facile: deux ou trois personnages encagoulés munis de mitraillettes, une seule réplique à articuler avec l’accent local, un véhicule volé et des téléphones intelligents qui filment, les attentats dans les écoles américaines, par exemple, nous ont habitué à voir les frustrés de toute sorte accéder par les armes au succès médiatique. Quant aux réactions, elles sont plus difficiles à imaginer; je n’ai pas vu et ne vois toujours pas un million de personnes déferlant sur Montreal pour protester contre l’immolation d’un journal- satirique.

La censure économique, le véritable danger qui menace la liberté de parole sur ce continent, est une pratique courante, tellement répandue qu’elle ne choque plus personne. Pas besoin de tuer les bouffons à coups de Kalachnikov, il suffit de couper les fonds à la culture et le tour est joué; les artistes se battent entre eux pour accéder aux tribunes restantes, l’expression individuelle se réfugie dans le domaine virtuel, le public se dissout, se perd dans la cohue des consommateurs ordinaires.

Les bouffons peuvent parler aux murs, la liberté de parole est sauvée.

Et la LIBERTÉ?
Et la FAIM?

Noël 1989, jour de paix universelle déchirée, ce jour-là, par les cris de satisfaction d’une populace trop longtemps réduite au silence.Ceausescu et sa femme, ce couple universellement haï gisait sans gloire au pied du mur d’une caserne, les gens fêtaient, pêle-mêle, la Nativité et l’exécution des tyrans, on entendait toujours tirer dans la ville, les militaires patrouillaient, l’air martial, sous les yeux étincelants des jeunes filles de passage, les miliciens rebaptisés policiers cédaient leur place aux petites vieilles dans les bus menant au cimetière. On prononçait maints discours, le monde entier parlait sans arrêt, les traîtres, les héros, les convertis et repentis et même quelques fantômes parurent devant les caméras,personnalités des années ’40, vieillards aux yeux ardents pauvrement vêtus, dissidents revenus d’exile, artistes et philosophes persécutés par l’ancien régime. La neige, seule, manquait au tableau et c’est à cela, peut-être, qu’on oublie les taches de sang sur le pavé et la couleur des étendards foulés aux pieds par les combattants anonymes.

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Il m’a fallu six ans pour me moquer de tout ceci avec tendresse mais sans rabais sur le ridicule des personnages et situations décrits. Et vingt-cinq ans, aujourd’hui, pour voir tout sombrer dans l’oubli: joie cruelle, attendrissement puéril, grandeur et misère de ce Noël. Certains disent que l’exil (dont je fais partie) n’a pas le droit de juger. D’autres, remplis de piété, voudraient faire taire le rire que susciterait la vision burlesque de ces événements parmi les spectateurs étrangers. Seule, l’indifférence est condamnable, c’est ma réponse à tous ceux qui me jugent pour mes penchants envers le genre comique.
Je n’en ai cure, Nöel 1989 fut le temps des illusions, des fous qui se prennent au sérieux et tout ceci vaut bien un fou rire.

  photo ©: Dominic Darceuil e Marc Mauduit a Montréal.
Romania 3 (2004) de C.Iovita Avec Marc Mauduit, Vincent Briand Giroux, Daniel Paquette, Michel Lavoie, Natalie Costa, Madeleine Peloquin, Fanny Weilbrenner, Julie Gagne