Photos: le Théâtre de l’Utopie (avec de gauche à droite: Fruzsina Lanyi/scénographe, Silvio Orvieto/Don Perlimplin)

 

Le 16 mars 2020 le gouvernement impose l’état d’urgence sanitaire; nous sommes tous confinés, La Porte Rouge ferme boutique, des fantômes portant le masque médical ou des couvre-visage de fortune apparaissent, ça et là, dans les rues désertes. Les représentations avec “Les amours de Don Perlimplin avec Belise dans son jardin” de Federico Garcia Lorca, prévues pour la semaine d’après Pâques (18-22 avril), s’éloignent jusqu’à se perdre de vue dans la panique généralisée.    

Un mois dans le confinement, les organismes qui gèrent la culture québécoise commencent à véhiculer l’idée de la “production virtuelle” comme unique solution de survie pour le théâtre ; deux mois après, le mot “survie” se voit remplacer par celui de “créativité” et des divers programmes gouvernementaux sont lancés pour soutenir le “spectacle digital” en tant que résultat, hautement prometteur, de la dite créativité.

 L’Utopie s’arrêta donc au beau milieu de sa reconstruction du rêve de Lorca laissant derriere la porte, couleur rouge sang, de son lieu de création, un véritable chantier ou les “bouquets d’amour”, les roses figurant le mur du jardin de Don Perlimplin, “pâlissaient” en l’absence des comédiens censés les utiliser. La distribution avait changé presqu’au complet -nouvelles Marcolfe et Belise, nouveau Lutin—depuis la phase atelier mais les nouveau-venus ayant déjà apporté leur propre élan et leur propre vision poétique, flambant neuve, à la construction, l’oeuvre avait pris un nouvel essor; la présence de la scénographe, enfin, commençait à se faire ressentir dans la réalisation concrète  des contours et reliefs de l’espace imaginaire.

 Ce fut cet élan créateur que nous essayâmes de nourrir par le biais du “virtuel”, par les répétitions à distance, en régime de conférence Zoom, que nous entamâmes sur la période de la quarantaine; loin de passer au “digital”, nous utilisâmes la technologie comme une solution d’avarie en retournant au travail de table, plongeant dans les strates profonds des paroles, cherchant des nouvelles sources d’inspiration pour l’imagerie que nous comptions créer après la libération.

 Nous nous réfugiâmes sur le terrain du virtuel tout comme Don Perlimplin, le vieux lettré “blessé d’amour à mort” afin de mieux préparer notre Triomphe de l’Imagination avec le spectacle vivant de ses amours avec Belise dans son jardin.

 

Francis Mompou, “Suite Don Perlimplin” (1926).

“Balade des Faunes” de Frederic Jeanrie, voix et guitare Frederic Jeanrie (2020).

Affiche de Frederic Jeanrie (assistant a la mise en scene et Faune 1.) Graphic design Loriana Martin.

 

Conçue pour être représentée dans le petit studio de La Porte Rouge, en première absolue autant pour le texte que pour le lieux de création, la petite farce érotique de Federico Garcia Lorca s’arrêta en phase d’atelier, le 17 avril 2019 suite à une urgence familiale qui m’obligea de partir pour l’Europe plus tôt que prévu. On ouvrit les portes aux rares amis et collègues qui, bravant les neiges du printemps montréalais, cédèrent à la curiosité de voir ce qui se tramait à l’intérieur. Les acteurs, en costume de répétition, munis d’accessoires tirés du bric-à-brac ménager de chacun, gardèrent  leur texte en main sur le parcours du troisième tableau, le moins travaillé, tandis que le président de la Coop, Robert Reid, en bon compagnon, se chargea des lumières, improvisées elles-aussi des lampes ordinaires—il y en avait une “de bureau” que Don Perlimplin éteignait lui-même en début de la nuit de noces mais le reste dépendait des interrupteurs placés hors de l’espace de jeu—attachées au plafond. Quant à moi, je manœuvrai tant bien que mal les fichiers audio contenant la musique de Francis Mompou, inspirée du texte de Lorca. 

 

L’aspect “atelier” s’imposa à cela que l’oeuvre, le spectacle proprement dit, n’étant pas fini a l’heure de cette ouverture, l’expérience pouvait passer pour un dévoilement à but publicitaire des mécanismes intimes de la création, une sorte de toile représentant l’artiste en son atelier, comme il y en tant dans la peinture “classique”. Nous reçûmes même d’enthousiastes recommandations de la part de nos collègues de garder la formule “atelier” en tant que version finale ce qui nous avisa sur le chemin à suivre; il nous fallait continuer dans le sens du dévoilement non seulement des ficelles du jeu d’acteur mais aussi de la mécanique de scène utilisée dans la construction de l’imagerie théâtrale, typique du théâtre populaire espagnol, ressuscitée par Lorca. Car en choisissant “Les amours de Don Perlimplin avec Belise dans son jardin” nous nous étions plongés à bon escient  dans les courants avangardistes du vingtième siècle dont la tendance “populaire”, peu étudiée en Amérique du Nord, offre beaucoup plus de possibilités de redonner au théâtre sa fonction magique; c’était l’esprit même de l’ avantgarde que nous essayions de capter par la revitalisation de cette petite farce et non pas une formule spectaculaire oubliée, aussi alléchante fut-elle.

Et à La Porte Rouge nous jouissions de toutes les conditions requises pour reconstruire l’atmosphère magique des années 20, lorsque la pièce fut écrite: un espace nouveau, à l’entresol d’une église toujours consacrée, ou l’imagination pouvait se manifester librement, loin des conventions accablant la scène institutionnelle mais directement influencée par la sacralité du lieu.

 

Le Triomphe de l’Imagination

Le point le plus délicat de la démonstration était de traiter l’aspect érotique, forcément provocateur, de la pièce en termes d’exhibition scénique et non pas d’exhibition en tant que telle, d’incarnation au pied de la lettre des fantasmes sexuels présents dans l’écriture de Lorca. Certes, la provocation est toujours de mise dans les essais avangardistes et, avec le recul de cent ans par rapport au texte, comptant également avec le cadre “religieux” dans lequel nous travailliions, l’idée de provocation apparaissait comme une condition sine qua non de l’essai. Nous n’en voulumes  pas cependant, notre but étant de démolir les clichés en allant jusqu’à leur naissance dans l’esprit contemporain; la nuit des noces de Don Perlimplin avec Belise,  la clé de voûte de la trame, devint ainsi, dans notre interprétation, un pe séquence onirique traduite en une série de tableaux vivants inspirés, principalement, de la peinture érotique du Rococo, chorégraphiées sur la suite de ballet “Don Perlimplin” de Francis Mompou, à son tour inspirée de l’oeuvre de Lorca. 

 

Cette exhibition, profondément poétique, combla le fossé entre la partie comique de la pièce, celle qui raconte la cocufication du vieux lettré par sa jeune épouse, et la partie tragique contenant le sacrifice de Don Perlimplin en faveur de Belise, qui par la mort du vieux mari s’humanise, gagne une donnée essentielle dont au début elle n’en  supposait même pas l’existence: son âme. 

Or, la véritable provocation, nous nous en aperçûmes,  réside précisément dans la réconciliation, apparemment impraticable, des différents genres, littéraires et spectaculaires, relevant du caractère populaire de la “farce”, une réconciliation encore plus improbable și nous avions opté, en l’occurrence, pour l’érotisme explicite de la pop culture contemporaine.

Le premier résultat de notre atelier fut donc  la récupération de cette dimension de “rêve”  que Lorca attribuait au drame populaire, un rêve vécu en commun par les acteurs et leurs spectateurs, le triomphe de l’imagination que Don Perlimplin clame comme la seule expérience digne d’être vécue.

 

Photos: le Theatre de l’Utopie. Avec Noel Strazza(coregraphe), Alex Petrachuk(Belise), Erick Tremblay et Alex Lang (Lutins)